Metteuse en scène et comédienne de théâtre de formation, cette voyageuse a posé ses valises il y a 20 ans à Marseille et construit sans relâche des passerelles artistiques pour les jeunes des Quartiers Nord de Marseille. C’est pas la Capitale, c’est Marseille Bébé!

 Qui es-tu?

Je m’appelle Yasmina Er Rafass, j’ai 39 ans, je suis chargée de production et de développement à Marseille pour l’association Ph’art et Balises et aussi avec ma structure Kif Kif Art and Co autour des écritures littéraires, rap et audio.

Quel est ton parcours?

J’ai grandi en Haute-Savoie. Je suis franco-marocaine, jusqu’à mes 18 ans, j’étais scolarisée à Sallanches et j’étais passionnée par le théâtre depuis que j’ai 9 ans.

Je suis tombée folle passionnée du théâtre. Mes parents étant arabophone, j’ai eu accès à la littérature et au théâtre. Je vivais entre ces deux langues, le français et l’arabe. J’ai été prise au Conservatoire de Marseille, au théâtre du Gymnase dans une classe libre et ensuite j’ai intégré la compagnie d’Entraînement à Aix en Provence avec Alain Simon qui m’a beaucoup apporté au niveau de ma formation. En parallèle, j’étudiais la sociologie, avec une spécialisation dans l’urbanisme.

J’avais un emploi du temps assez chargé, Je me suis ensuite inscrite à la fac de théâtre à Aix-Marseille où j’ai un fait un Master en dramaturgie et écriture scénique après une licence en sociologie.

C’est quoi Kiff Kiff Art and co?

En sortant de la fac, j’ai monté ma structure à Marseille, en quête d’identité, j’ai monté des projets entre la France et le Maroc, où j’avais envie de rencontrer des jeunes comédiens et metteurs en scène marocains. On a monté en 2008 là-bas plusieurs performances, dont une pièce “Confidences à Allah” sur des improvisations avec un metteur en scène Jaouad Essounani qui était le directeur du DABATEATR à Rabat. C’était un travail autour de la prostitution parce qu’à Marrakech j’ai été choquée par le fléau de la prostitution où des jeunes filles des campagnes très pauvres viennent en ville pour se prostituer. En parallèle, le metteur en scène Jaouad a mis en filigrane toute cette chasse aux sorcières qui a pourchassé les militants communistes au Maroc. On a joué ça aux Rencontres d’Averroes au théâtre National Mohammed V de Rabat. Ensuite j’ai cherché à trouver des financements pour nos futures productions, mais J’ai vite compris que la famille du théâtre marseillais ne voulait pas m’adopter. J’ai trouvé ça très violent en fait. Même dans mon cursus universitaire, j’ai eu des remarques violentes sur ma pratique théâtrale, du genre “tu fais du théâtre comme une arabe”, je me suis pris pas mal de claques dans la tête et à un moment donné, j’étais totalement épuisée, j’ai décidé de faire complètement autre chose.

Yasmina sur scène au Théâtre National Mohamed V de Rabat

Tu as ainsi travaillé comme journaliste à la radio?

Oui. J’ai travaillé comme journaliste à Radio Galère pendant deux ans à Marseille. Ça m’a passionné. J’allais à la rencontre de grandes personnalités qui me passionnaient comme Goran Bregovic, Idir, Seun Kuti, Ariane Mouchkine etc.

Cela m’a donné confiance en moi. Ensuite je suis partie faire le tour de l’Afrique australe pour travailler pour le guide “le petit futé”: Afrique du Sud, Mozambique, Swaziland, et là j’ai eu un rapport concret avec l’écriture journalistique et aussi au voyage. Après toutes ces années d’expérimentations, je suis repartie avec Kif Kif Art and Co, en couveuse d’entrepreneurs culturels à l’AMI, avec plus de compétences, plus de confiance en moi. Aujourd’hui, on fait des ateliers audio à la Maison pour Tous de la Belle de Mai, des ateliers théâtre, des ateliers rap pour les petits et on a monté il y a un an un concours “Art 2 Rue” avec ma petite soeur Hayat, on s’intéresse à l’écriture rap qui déconstruit le langage, qui réinvente sa propre identité, sa culture. On a reçu 150 candidatures de tout Marseille et après, on a fait des capsules filmées des meilleurs freestyles à la Cité Felix Pyat et à la Castellanne.

C’est quoi l’idée de ce concours “Art 2 Rue”?

On forme en résidence une petite équipe, entourée de professionnels: Fahar de Puissance Nord, Sergei le régisseur du groupe IAM, Fifi l’ingénieur du son qui a fondé le studio emblématique le Petit Mas (qui a donné les premiers micros à la F.F, à IAM, 3eme Oeil), nous sommes également soutenus par Dj Rebel, Imhotep d’IAM, K-méléon et Mombi de 3ème Oeil, des légendes vivantes du rap marseillais.

On a fait notre Résidence à l’espace culturel du Hangar, sollicités par le nouveau festival de Marseille Hip Hop Non Stop que les élus du printemps marseillais ont impulsé, on a été invités à présenter une formule scénique de nos finalistes. On a sélectionné, avec Hannil Ghilas et la rappeuse marseillaise Lansky Namek, cinq rappeurs marseillais qui ont été coachés par notre équipe sur la voix, le rap, la présence scénique etc.

Burlkatana (d’origine gitane), Ligno (franco algérien), Kouss, Leocolombiana et Linf sont montés sur scène au théatre Sylvain le 28 aout à Hip Hop Non Stop. La résidence aboutit à une séance d’enregistrement au petit Mas au mois d’Octobre puis ensuite sur des scènes. Travailler sur les défauts, leurs lacunes, le souffle, le texte, l’attitude corporelle sur scène. C’est du coaching scénique et de l’exigence artistique avec des encadrants très reconnus dans le rap.

Yasmina avec la rappeuse Lanksy Namek

Quel est ton rapport à la Culture Hip Hop?

(Rires) Dans ma chambre, j’écrivais des textes de rap, c’était les années 90/95, j’avais entre 14 et 16 ans. On écoutait avec mes soeurs Skyrock en boucle.

Je m’identifais à des groupes de rap qui parlaient de la double identité, le rapport à la France. J’écoutais la Scred Connexion, Les Sages poètes de la rue, Xmen, Lunatic, La Rumeur etc.

J’ai toujours été très branchée par ce rap très militant, très politisé. Tous les concepts qu’amenaient des groupes comme IAM par exemple, où l’on va déconstruire le langage dominant, toutes ces réflexions autour du renouvellement du langage, ça m’a permis de me les approprier.

Vous montiez également sur scène?

Oui oui (rires), on a beaucoup fait d’open mic’ à Marseille, au Poulpason avec Hayat, au Balthazar, il y avait beaucoup de micros ouverts à l’époque! On ne faisait pas de concerts, je me servais de ça comme un outil pour pouvoir explorer une écriture très personnelle. Ce qui m’intéresse c’est la dramaturgie du rap qui part du “je” et va dans la fiction.

Tu as participé à des évènements autour du graffiti?

Des plasticiens en arts visuels de Meta 2 m’ont embauché pendant un an sur la réalisation d’une fresque monumentale au pied d’une tour de la Cité Félix Pyat, le Batiment A1 qui fait 40 mètres de haut.  On a travaillé avec 6 jeunes en service civique avec lesquels on a travaillé toute l’année sur des initiations en Arts Plastiques. On est monté en nacelle jusqu’à 20 mètres de de haut. On a travaillé avec des cordistes sur la technique du pochoir.

 Peux tu nous parler de ton travail aujourd’hui au sein de l’association Ph’art et Balises?

Je travaille en effet autour du cinéma et du théâtre avec des jeunes issus des quartiers prioritaires de la ville de Marseille. Pourquoi je fais ça? Et bien parce que moi-même dans ma formation et mon développement, j’ai jamais eu de soutien, j’ai jamais été accompagnée pour mener à bien mes projets.  C’est un milieu qui est très difficile à intégrer, très fermé et c’est vrai que si l’on ne travaille pas sur le réseau, on a très peu de chance de sortir un projet. Ce qui m’intéresse à Ph’art et Balises, c’est que j’accompagne ces jeunes qui ont une pratique, qui ont une envie.  Je leurs donne des raccourcis, des clefs qui vont leur permettre d’être dans des expériences personnelles réussies. On faIt également beaucoup de mise en réseau avec des directeurs de casting, des boîtes de production, avec les équipements culturels de la ville.

Penses-tu que Marseille fait le maximum pour développer la Culture et les pratiques artistiques dans les quartiers nord?

Ça dépend si je fais de la langue de bois ou pas! (Sourire) il faut se rendre compte qu’aujourd’hui l’industrie cinématographique et les télévisions proposent des programmes, des series ou des films qui ne représentent pas la société française.

Il y a un vrai décalage, aux yeux de cette industrie, la diversité devient un enjeu essentiel au niveau de sa représentativité. Ils n’ont plus trop le choix. Avec cette prise de conscience qui a pris du temps, ils cherchent des comédiens issus de la diversité, racisés, noirs et arabes. Il y a plein de projets qui naissent pour former ces jeunes là. Le marché de la subvention reste un marché concurrentiel toujours dans les mêmes problématiques. Il n’y a malheureusement pas de mutualisation, ni de fédération des forces vives. A partir du moment où le marché est comme ça, les gens vont se tirer dans les pattes et les publics visés vont être instrumentalisés. Il y a cette crainte là à Marseille. On est dans une problématique très compliquée, qui me tient beaucoup à coeur, moi-même issue de la diversité, je trouve ça inacceptable d’être victimes d’une instrumentalisation politique qui repose sur du financement public.

workshop de la Réplique avec les élèves de Moovida

 

 Tu accompagnes combien de participants au sein de l’association?

Sans compter tous les ateliers avec les collèges, au sein de Ph’art et Balises, il y a un noyau large de 50 jeunes et un noyau hyper actif de 15 à 20 jeunes. On met également en place des partenariats avec d’autres associations comme “les Têtes de l’Art” et “la Réplique” pour des formations théâtrales ou cinématographiques complémentaires. Ph’art et Balises existe depuis 14 ans et fait des films dans les quartiers depuis 14 ans. Au sein de cette entité, L’Académie Moovida existe depuis 3 ans. C’est une démarche sincère, on maitrise les problématiques de ces publics. Nous sommes dans un ancrage territorial et le partage d’une culture commune.

Atelier Ph’art et Balises

 

 C’est quoi “Merlich Merlich”?

(Rires) c’est une grande aventure qui nous a fait tous grandir. Quand je suis arrivée à Ph’art et Balises l’année dernière, il fallait qu’on recrute un nouvel intervenant cinéma pour un public qui n’a pas du tout de pratique cinématographique. il fallait qu’on trouve quelqu’un qui savait leur parler, savait les capter, qui pouvait les emmener avec lui sur une aventure d’un court métrage. On a très vite repéré un jeune réalisateur Pascal Tessaud (Brooklyn). Et du coup avec Pascal on s’est jetés dans l’aventure comme ça, à mettre en place un atelier d’écriture collective, ensuite le tournage est arrivé.

Ce qui m’a plu c’est que le scénario est le fruit des idées de jeunes de ces quartiers, “Merlich Merlich” ça vient directement d’eux. Et grâce au réseau de notre intervenant, on a mis en place une équipe de professionnels qui permettait aux jeunes d’être rassurés au niveau de leur apprentissage et d’avoir un référent professionnel sur leurs missions pendant le tournage. Ce qui m’intéresse sur ce genre de projet, c’est le côté didactique. Etre dans le faire et non pas que dans la théorie. C’est en forgeant qu’on devient forgeron! Et c’est là où ces publics sont assez impressionnants, dès qu’ils sont dans le faire, ils sont tout de suite dans quelque chose de très juste. Sur l’aspect technique, cela peut s’apprendre, à partir du moment où l’on cible un métier qui nous intéresse vraiment.

Tu peux nous parler du réalisateur Hannil Ghilas?

Hannil, c’est un jeune qui est arrivé en plein atelier, par l’intermédiaire de son cousin Wassim. Un jeune qui tout de suite s’est mis dans le travail. Et au bout de deux trois mois avec Pascal on s’est dit que cela pouvait être le prochain réalisateur du court métrage “Merlich Merlich” que l’on était en train de developer avec le groupe. Il en avait le courage et le charisme. Il en avait les compétences et il en avait envie. Il a grandi à la Castellane, il a eu une enfance difficile et il s’est raccorché au théâtre, au cinéma et au rap. C’est quelqu’un qui a une aura et qui est capable vraiment d’amener les gens à des endroits où on aurait pas imaginé. Il m’a accompagné sur le projet de concours de freestyle “Art 2 Rue”.

Vous collaborez aussi avec un autre réalisateur Etienne Constantinesco?

Etienne est une jeune réalisateur qui a fait ses armes tout seul, en mode autodidacte et qui a fini par travailler sur des projets de publicités prestigieux. Un peu comme dans mon parcours, Etienne Constantinesco a vu que le monde du cinéma ne viendrait pas à lui, il est venu le chercher et a entrepris de faire ses propres longs métrages en mode vandale. (Rires) Sans beaucoup de moyen mais toujours avec passion. Il prend le relais de Pascal Tessaud, il va accompagner la nouvelle promotion de Moovida sur une nouvelle aventure de courts métrages, on espère tourner cette année deux projets portés par les jeunes avec une formation technique à la caméra en plus.

“Merlich Merlich” est projeté en avant première au Musée du Mucem le 23 septembre, peux tu nous en parler?

On va présenter tout ce qu’on a fait cette année sur Moovida en plein confinement. On va présenter le film “Merlich Merlich” réalisé par Hannil Ghilas. Mais aussi deux videos réalisées par la vidéaste Gréco-marseillaise Hara Kaminara sur deux moments forts de notre travail. Symboliquement, c’est très fort, car c’est le musée des civilisations de la Méditerrannée. On est très fiers de présenter notre travail annuel dans ce musée institutionnel. Il y a une forme de reconnaissance qui est assez jouissive.

Vous avez ainsi pu organiser une Master class “Mehdi Charef”?

Oui, on a pu visionner en salle de cinéma son long métrage “Cartouches gauloises” en plein confinement au Pathé Gaumont de la Joliette pour une séance privée reservée aux membles de Moovida. On a été accueilli les bras ouverts par le Pathé Gaumont dans une salle de projection lounge (Rires) plus que confortable. Ça a été un moment fort. Les jeunes ne connaissaient pas du tout Mehdi Charef. Ils ont été étonnés par la force et la subtilité du propos du cinéaste. Un film sur la guerre d’Algérie où l’on voit les villages se déchirer entre algériens indigènes et pieds noirs, filmé de façon très subtile et réaliste. C’est frappant de voir la complexité de regard du cinéaste. On essaye de favoriser les rencontres professionnelles. Les jeunes étaient émerveillés du parcours vaillant et courageux de Mehdi Charef. Un grand moment !

Master Class Mehdi Charef animée par Pascal Tessaud

 

 

 

Mouayad et Kiryane sur le tournage de “Merlich Merlich”

 

 

https://kifkifart.wixsite.com/kif-kif-art

https://www.facebook.com/kifkifart

 

 

 

 

 

 

LAISSER UNE RÉPONSE

Please enter your comment!
Please enter your name here