INTERVIEW : FED UP

MYSPACE : http://www.myspace.com/altermuralisme

SITE : http://altermuralisme.jimdo.com/

Graffeuse d’origine, Fed Up va se tourner au fil des années vers un concept qu’elle a élaboré, l’Altermuralisme,  afin de s’éloigner du mouvement graffiti et de ses travers.

Elle définit l’Altermuralisme comme une autre facette du muralisme (« Le muralisme est une pratique et un mouvement artistique consistant à réaliser des peintures murales à caractère souvent politique sur les murs des villes, en particulier sur les murs d’édifices publics (hôpitaux, écoles, lycées, universités, ministères…).[…] Un des principaux représentants étant Banksy en Angleterre. Source Wikipédia« ).

« L’Altermuralisme tend à être au graffiti ce que le courant altermondialiste est à la mondialisation libérale : une alternative qui respecte les besoins collectifs, notamment en termes de reconnaissance, de liberté et de sécurité, sans réduire à néant les besoins individuels ».

 

HIER

WSABE : Quelles sont les raisons ou les personnes qui t’ont poussé à graffer?couv_KAPITAL
FED UP : J’ai toujours aimé lire et dessiner, et j’ai toujours été très discrète. J’ai vu le graffiti arriver sur les murs de ma ville vers la fin des années 1990, et ça m’a intriguée. Comme personne dans mon entourage n’était renseigné sur le sujet, c’est naturellement dans un livre, « Kapital, 1 an de graff à Paris », que j’ai trouvé des réponses aux questions que je me posais sur le monde du tag et du graff. Ce que j’avais compris à l’époque, c’est que le graffiti était une activité anonyme, relativement secrète, et que pour une fois, être discrète serait une qualité utile, pas comme au lycée et dans la vie sociale, donc je me suis lancée!

 

WSABE : Un souvenir en particulier de tes débuts ?
FED UP : J’ai fait mon 1er graff quelques semaines après les résultats du bac, c’était mon deal pour me motiver pendant la terminale (une filière qui ne me plaisait plus) : si j’avais mon bac, je me mettais à graffer pour de vrai! J’avais demandé à une amie de garder les bombes de peinture chez elle car mes parents n’auraient vraiment pas toléré, et le jour J, le père de cette amie, qui était prévenu de notre futur délit, a passé 10 minutes à essayer de nous convaincre d’aller rendre les bombes, il était prêt à nous accompagner au magasin, il s’inquiétait plus que nous quoi! On lui a promis de ne rien faire si nous avions la moindre suspicion d’être observées, et puis à 18 ans, on est responsable de ses actes. Il faut dire qu’à l’époque dans ma ville, il n’y avait aucun lieu prévu pour ça, donc nous savions que nous allions forcément enfreindre la loi, pour la 1re fois, et c’était excitant.

WSABE : Si tu avais la possibilité de revenir en arrière…tu referais la même chose ?
FED UP : Oui, je suis tombée amoureuse d’un mode d’expression universel qui me permet d’être moi-même. Ce ne sont pas les machos qui essaient à tort de se l’approprier et la professionnalisation du mouvement qui m’en dégoûteront, sinon ce serait fait depuis longtemps!

WSABE : Quelle est la part d’implication de tes proches à tes débuts ?
FED UP : Mes proches ne se sont jamais vraiment investis dans le graff. Mes copines, ma sœur, mon frère m’ont bien souvent accompagnée pour peindre au début, mais ça s’arrêtait là, ils n’ont jamais succombé à la passion du graff.

WSABE : Des difficultés rencontrées, dues à ton statut de femme dans ce milieu ultra masculin ?
FED UP : Du sabotage de graff récurrent (toy), des agressions physiques, verbales, des menaces, des sorties graff qui se terminent chez le médecin (ou aux urgences si on est agressée un dimanche), du harcèlement moral, une exclusion des réseaux de graffeurs…  Tous contre une, ça ne les gêne pas. On m’a bien fait comprendre que sans être « maquée » par un graffeur, il n’y aurait pas de place pour moi parmi eux. J’évolue donc tranquillement dans mon coin, loin de l’oppression masculine de ces graffeurs. J’ai appris à me battre grâce au graff, j’ai résisté, mais ils sont si nombreux… Il est très difficile de faire entendre ma voix, je tiens à te remercier chaleureusement de me permettre de m’exprimer dans cette interview. Tous ces obstacles foisonnaient déjà sur mon chemin quand je n’étais qu’une femme à leurs yeux, et depuis que j’ose m’affirmer féministe, les dernières attaques que j’ai subies étaient encore plus vives. Voilà le constat : une féministe attire plus de haine qu’une « simple » femme.

WSABE : Des graffeurs qui t’ont permis de persévérer et d’être là ?
FED UP : Sader et Soner. Je ne développerai pas. Ils m’ont fait trop de bien pour en dire du mal, et trop de mal pour en dire du bien.

 

AUJOURD’HUI :

girlsWSABE : Quelles sont tes influences…D’autres graffeurs, voyages, musique… ?
FED UP : Le Girls On Top Crew, le Japon, les mangas shojo, la culture punk, les riot girls, la peintre muraliste Pina Monne… J’ai tellement manqué de modèles féminins que je vais délibérément me restreindre à des influences féminines voire féministes pendant un petit moment, histoire de combler ma faible connaissance de l’histoire de l’art au féminin. Evidemment, j’ai d’abord eu à m’inspirer d’artistes masculins, mais c’est parce que je n’avais pas le choix, les informations que je trouvais n’étaient pas neutres et occultaient la scène artistique féminine, c’est d’ailleurs encore beaucoup le cas aujourd’hui, même si des tentatives naissent partout dans le monde, comme le webzine australien « COP ». Il y en a plein à connaître, mais la médiation culturelle est à dominante masculine et passe sous silence bien des artistes femmes. Paradoxalement, c’est ce qui fait le charme de l’art féminin : c’est l’art le plus underground finalement, il faut fouiller, persévérer dans ses recherches pour découvrir des artistes intéressantes. L’art masculin est à la portée du premier venu sans aucun effort, trop banal.

WSABE : Que penses-tu de la place de la scène graffiti en général ?
FED UP : La scène graffiti est mangée par la globalisation des pratiques street art. Le street art brasse tout, c’est le terme à la mode, ça englobe toutes les formes de graffiti mais aussi le collage d’affiches, la photographie… Même les magazines de graff ont du s’adapter : jusqu’à la fin du 20ème siècle, les magazines de graff présentaient surtout des graffeurs autodidactes, maintenant les infographistes, les photographes, les gens qui font une activité dérivée du graff, prennent de plus en plus de place dans la presse graffiti ou post-graffiti. La scène graffiti n’est plus au centre du street art. Au Canada ou en Sardaigne, la tradition muraliste qui crée du lien avec la population est conservée, on parle de muralisme quand il s’agit de fresques murales qui mettent en scène la vie d’une communauté. Il ne faut pas oublier que la fresque murale, c’est la partie émergée de l’iceberg graffiti. C’est ce qui a permis d’élargir le public pour sa reconnaissance et c’est ce qui favorise le vivre-ensemble, des barrio des Etats-Unis aux décorations à thème demandées par certaines villes françaises. Dans le street art actuellement, c’est le grand lâché de tout l’illicite et tout l’individualisme qui forment la partie longtemps immergée de l’iceberg : tags, trains vandalisés, etc. C’est comme un tabou qui se brise, un coming out de l’amour du vandal.

WSABE : Essayes-tu de faire passer des messages à travers tes graffs ?
FED UP : Parfois, je le fais de façon évidente, sous forme de slogan autour d’une pièce, comme le « solidarity with Pussy Riot » sur le graff que j’ai fait au GOT jam à Londres en mars dernier. Sinon, comme dit le 123 Klan : le message, c’est le style. Mon style, c’est la fragmentation de la ligne parce qu’une ligne continue, c’est ennuyeux pour les yeux et douloureux pour les tendons de la main. J’obtiens ainsi des alphabets imaginaires qui parcourent le contour de mes lettres. Et puis j’aime utiliser des couleurs de paquets de bonbons parce que la société est tellement agressive que je trouve rassurant de voir des couleurs douces et joyeuses de temps en temps dans la rue.

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WSABE : Ta réalisation préférée ?
FED UP : Je préfère ce que j’ai réalisé l’esprit serein et qui m’a permis de rencontrer des gens sympas, par exemple mon graff Sailormoon, à mon retour du Japon : pendant que je peignais, sont venus me parler un photographe local, un graffeur de passage dans la région, des fans de Sailormoon à l’époque où ça passait à la télé, des enfants, un pro du roller qui faisait une initiation au skate parc à côté,…

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WSABE : Quel est ton rapport avec les gens dans la rue, qui seront au final les premiers « juges » et « fans » ?
FED UP : Le public est curieux et a besoin d’être éduqué à ce nouveau genre de pratique urbaine. Je leur explique ma démarche avec plaisir, je fais moi-même la médiation culturelle de mon travail. En ce qui concerne les plus jeunes, je leur montre bien que ça demande de la préparation, carnet de croquis à l’appui, que c’est une forme de don car j’achète mon matériel et je l’utilise pour faire un dessin visible par tout le monde gratuitement. Quand c’est un endroit où je viens régulièrement, j’essaie parfois de tenir compte d’une préférence qu’un passant m’a avoué lors d’une conversation (couleur par exemple), et ils sont contents de ces petits clins d’œil. Les gens dans la rue sont même une source d’inspiration et d’informations, j’ai parfois eu des échanges très intéressants, grâce au graff!

WSABE : Quelque chose à améliorer pour « redorer » l’image du graffiti en général ?
FED UP : Si on a une mauvaise image de quelque chose, c’est que ce quelque chose ne reflète plus les valeurs que nous aimons. Depuis 3 ans, j’hésite à me rattacher à l’étiquette « muraliste », moins parce que mes aspirations ont changé qu’en raison de ce que j’ai décelé en analysant le milieu graffiti. Le graff en tant que résultat visuel est une chose, mais une image ça s’oublie vite, surtout aujourd’hui, trop d’images tuent l’image. Le principal, le plus marquant pour moi, c’est ce qu’on vit au cours du processus de création. J’en ai eu marre de me sentir en danger quand je sortais peindre et marre de sentir mon œuvre en danger, en dehors des lois ou en dedans. Je devais fournir assez d’adrénaline pour transgresser un double interdit : celui du code pénal, et celui du « code du sexisme ». Redorer l’image du graffiti consisterait à mettre les moyens pour vraiment démocratiser la pratique du graff et qu’on soit libre de graffer sans avoir à écraser autrui car beaucoup considèrent que tu n’es légitime pour graffer que si tu démontres ta supériorité, si tu domines par ton art. Je pense le graff comme un moyen d’expression, une recherche de liberté, tout le monde a besoin de s’exprimer et personnellement, je n’ai pas que de la puissance dominatrice à exprimer. Jusqu’ici, j’ai vu que si la pratique du graff n’est pas exclusivement réservée aux mecs assez costauds pour être craints au premier regard, elle oblige les moins costauds à peindre en groupe juste pour ressentir la force du nombre. Concrètement, il faudrait des lieux de création règlementés, pour que la loi de la jungle ne s’applique pas à la peinture murale sous prétexte qu’elle se trouve dans la rue!

WSABE : Que faire pour augmenter la place des graffeuses dans le milieu ?
FED UP : On ne discute pas avec un cancer, on fait une chimiothérapie. Pour le machisme, c’est pareil : on ne discute pas avec un macho psychorigide qui refusera toute sa vie de faire participer des artistes féministes au festival qu’il organise, on fait des ladyfest! On cesse de perdre son temps en assistant à des festivals qui ne présentent que des talents masculins (ou des talents féminins accompagnés d’un talent masculin parce qu’un talent féminin autonome et indépendant, ça leur faire trop peur) et on va à des soirées où des chanteuses punk vont te transmettre leur énergie positive, combattive et où tu trouveras des fanzines plein de références en matière d’artistes féminines! Et si possible, on crée des évènements spécifiques pour les graffeuses, tout comme les graffeurs ont leurs évènements spécifiques masculins non mixtes, sans que ça ne les dérange. Certaines s’interrogent sur le bien-fondé de cette idée mais je n’ai jamais entendu un graffeur dire « mais c’est nul, c’est de la discrimination, je suis invité à ce jam juste parce que je suis un homme! C’est pas normal qu’on se retrouve entre mecs pour peindre! ». Ensuite c’est peut-être un manque de motivation si une graffeuse conjointe de graffeur hésite à graffer sans son mec, mais à la première occasion, son mec, lui, ira graffer sans elle sans aucune hésitation! La reconnaissance passe par l’autopromotion! Les graffeuses doivent s’unir et s’auto-organiser, comme les riot girls, comme les équipes de roller derby, comme le Girls On Top crew! Le graff n’appartient pas qu’aux hommes et aux couples hétérosexuels, il serait temps de le prouver sérieusement par des actions collectives en France aussi! (parce qu’à l’étranger, la machine est en route depuis quelques années)

WSABE : Quelle est la part d’implication de tes proches aujourd’hui?
FED UP : Vues toutes mes mésaventures liées au graff, mes proches m’encouragent très faiblement à poursuivre. L’étroitesse d’esprit et l’agressivité dont font preuve les graffeurs à mon égard les inquiètent, ils ont peur que ça se termine vraiment mal un jour… moi aussi, mais au moins j’aurai affronté les problèmes jusqu’au bout. Et surtout ils ne comprennent pas comment on peut persister à faire un truc pénible physiquement, chronophage, qui s’autofinance et non seulement ne rapporte pas d’argent, mais ne m’apporte pas 1/10e de la reconnaissance à laquelle j’aurais droit si j’étais un homme. Je m’accommode comme je peux de mon destin d’acharnée solitaire et incomprise.
Heureusement, ma persévérance a quand même porté ses fruits et j’ai un regain de motivation grâce à la sollicitude de jeunes graffeurs et graffeuses en herbe.

 

DEMAIN :

WSABE : Des artistes avec qui tu aimerais travailler ?
FED UP : Des artistes féministes ou non hostiles au féminisme, qu’ils soient hommes, femmes ou trans.

WSABE : Des nouvelles techniques à essayer ?
FED UP : J’aime toucher à tout! Après le cake design, je travaille en ce moment sur des lettrages façon scrapbooking, ça consiste à accessoiriser les lettres avec divers matériaux. J’ai aussi envie de faire des créations en volume.

WSABE : Des lieux rêvés ?
FED UP : Une maison du graff qui accueillerait toute personne souhaitant peindre, sans phallocentrisme, avec une durée de visibilité convenable pour chaque réalisation. Un espace respectueux des différents publics susceptibles de visiter le lieu, pour que les personnes sensibles ne se voient pas obligées de passer devant une scène sanglante ou porno réaliste… Un lieu d’exposition digne de ce nom se doit d’avertir le public de ce qu’il s’apprête à voir, libre au visiteur de s’engager ou de faire demi-tour après l’avertissement.

WSABE : Des expositions à venir ?
FED UP : J’ai mis du temps à me détacher des murs. Je commence seulement à travailler sur des supports transportables en vue d’exposer donc je te tiendrai informé dès que l’occasion se présentera.

WSABE : D’autres projets à venir hors de la rue (école…) ?
FED UP : La création d’une association pour promouvoir le graff dans la mixité, c’est-à-dire sans oublier les graffeuses! Peut-être bien qu’un livre verra le jour aussi…

WSABE : Un message à faire passer ?
FED UP : Ce n’est pas un gage de bonne santé que de se sentir bien intégré dans une société profondément malade.

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